Les camps de réfugiés au Liban vivent une situation d’abandon en période de Covid-19

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Jovens refugiados sírios em acampamento no vale do Bekaa, no Líbano. Crédito: Sam Tarling/ACNUR

Écrit par Cécile Clement
Traduit par Victória Brotto
Lisez ici la version en portugais

Cécile Clement, assistante de service social en charge de l’accueil des réfugiés de la Fédération d’Entraide Protestante (FEP) , dans la région du Grand-Est, s’est rendue au Liban une semaine avant le début du confinement, pour y suivre Soledad André, chargée de mission sur le programme des Couloirs Humanitaires (CH), mais aussi pour accompagner 5 familles réfugiées soit 20 personnes dans leur voyage vers la France le 15/03/2020 pour rejoindre différents collectifs d’accueil.

MigraMundo lui a invité pour partager son témoignage et ses impressions sur un des pays qui accueillent le plus de réfugiés dans le monde.

Dans la photo, le groupe accompagné par Clément (à droite) depuis les camps au Liban jusqu’au l’aéroport Charles de Gaulle à Paris, où il était accueilli par des associations.
(Photo: FEP/Archive)

Lundi 09 mars : immersion sonore dans Beyrouth

J’arrive à Beyrouth en début d’après-midi, heure locale (1 heure de décalage avec la France), il fait chaud (20°) et l’air ambiant marque rapidement la présence d’une pollution bien existante. En voiture, l’immersion sonore commence : la conduite va dans tous les sens, et le bruit des klaxons rythment tous les déplacements, les klaxons viennent de partout et ont diverses significations selon les situations (bonjour/ salut ; attention je vais passer ; attention je vais te doubler ; avances plus vite ; bouges de là ; taxi?…).

Un bâtiment au centre de Beyrouth, où les gents voient encore des traces des manifestations faites en 2019 contre la crise socio-économique au pays. (Photo: Cécile Clément/Archive)

La traversée du centre-ville nous montre que les contestations du peuple libanais qui ont démarré en octobre 2019 ont laissé des traces : vitrines et devantures de banques et de magasins cassés, tagués avec des mots et phrases de revendications, des points levés en carton et des écriteaux continuent d’occuper les places principales.

Ce mouvement de contestation ne résulte pas uniquement de la taxation du service Whatsapp jusqu’alors gratuit, mais bien d’un contexte socio-économique dégradé depuis plusieurs années, et pour lequel la classe dirigeante libanaise s’est avérée incapable de trouver des solutions pérennes. Absence de politique budgétaire, corruption de la classe politique libanaise, endettement public dont les libanais font les frais depuis des années… Le Liban est ainsi l’un des pays les plus inégalitaire au monde.

La diversité religieuse est remarquée dans les quartiers de la ville (Photo: Cécile Clement/Archive)

L’immersion sonore continue puisque l’appel à la prière des mosquées résonne dans les quartiers musulmans de la ville, tandis que les cloches des églises sonnent dans les quartiers chrétiens à d’autres moments. Les quartiers de la ville sont organisés par confessions religieuses. Je ne m’attendais pas à cette diversité !

Mardi 10 mars : les conditions de vie dans le camp le camp de Chatila

Il faut s’enfoncer dans les ruelles pour se retrouver au cœur du camp de Chatila, qui n’est pas constitué de tentes et de bâches. Au fil des années, le béton a remplacé les tentes de fortunes. Les personnes qui y sont abritées, aujourd’hui palestiniennes et syriennes, sont logées dans du « dur » : des logements sur-occupés et insalubres, auxquels on accède en empruntant de petites rues perpendiculaires très étroites. Le Souk de légumes et les nombreux habitants occupent l’espace. Des odeurs se mêlent : les ordures ménagères stagnantes, les égouts, les poulets d’un stand qui nous volent au-dessus de la tête ! L’état des installations électriques effraye, les systèmes d’évacuation d’eau et d’ordures semblent inexistants. 

Réfugiés syriens dans un camp dans la vallée du Bekaa, au Liban. (Photo: Sam Tarling/ACNUR

Nous y rencontrons deux familles, pour mieux connaître leur situation actuelle et passée, mais aussi pour leur présenter le programme des Couloirs Humanitaires et l’accueil citoyen en France. Au Liban, la présence des réfugiés est seulement tolérée. Ce qu’il se passe dans les camps, qu’il s’agisse de violence, de problèmes d’hygiène, d’accidents domestiques, d’absence d’accès aux soins ou de criminalité, semble secondaire.

Cet environnement amène les gens à se débrouiller comme ils peuvent avec leurs angoisses, leur situation de précarité, et leur espoir de pouvoir partir. La jalousie, la discrimination, la dénonciation, la corruption, sont présentes dans de nombreuses histoires de vie. 

Du fait de la crise globale que le Liban connaît depuis des années et des conditions d’hygiène décrites, le pays a rapidement pris les mesures nécessaires face au covid-19. La fermeture des lieux publics et le confinement ont été mis en place dès le 10/03, car une crise sanitaire ne pourrait pas être absorbée par le pays. 

Mercredi et jeudi : Consulat et Sureté Générale

A la suite des entretiens menés au domicile des familles, chaque famille doit se présenter à un rendez-vous au Consulat de France à Beyrouth pour déposer une demande de visa pour la France et justifier son projet de départ.

Soledad accompagne les familles dans la présentation de l’argumentaire et lors de leur rendez-vous. Mercredi nous y allons avec une famille palestinienne de 7 personnes et un monsieur syrien isolé et persécuté en raison de son orientation sexuelle, souffrant également d’une tumeur au cerveau.

Puis, l’étape de l’enregistrement à la Sureté Générale est obligatoire. La Sureté Générale est un service étatique, entre police et armé, chargé de différentes fonctions. Nous nous y rendons mercredi et jeudi avec les 5 familles prévues pour le voyage pour la France.

Le bâtiment, totalement fermé, nécessite plusieurs autorisations pour pouvoir y entrer. Les réfugiés qui rejoignent différents programmes (CH, Organisation Internationale pour les Migrations) doivent patienter dans un hall. Les accompagnateurs peuvent intégrer le bâtiment par une autre entrée et retrouver les familles à l’intérieur par la suite.

Les officiers de la Sûreté générale vérifient les situations de chaque personne/ famille sur le territoire libanais afin de donner leur accord ou non pour qu’elles puissent quitter le pays.

Concrètement, les officiers vérifient si les personnes ont eu des pratiques illégales sur le territoire, si elles ont des dettes ou des comptes à rendre envers l’état libanais. Par exemple, un grand nombre de syriens travaillent au Liban sans autorisation de travail et peuvent se voir bloqués à la Sûreté Générale pour cette raison.

Une atmosphère particulière, solennelle et stricte, règne dans ce lieu. Les personnes réfugiées ne sont pas rassurées, elles savent que cette étape peut compromettre leur départ et nécessiter de payer des amendes. Un des messieurs accompagnés n’avait pas un dossier vierge et a été retenu par la Sureté Générale pendant une semaine.

Il n’a pas pu partir avec sa femme et leur fils lors du voyage prévu vers la France. Il les rejoindra plus tard, lorsque la situation se sera rétablie grâce à l’aide d’un avocat.

Dimanche 15 mars : jour du voyage pour la France

Le voyage a été avancé au dimanche en raison de l’annulation des vols annoncée à partir du lundi 16/03 dans le contexte du corona virus. Je m’apprête à accompagner seule le groupe de 20 personnes, soit 5 familles, en direction de l’aéroport Charles de Gaulle à Paris. Pour la majorité des adultes et des enfants du groupe, c’est la première fois qu’ils prennent l’avion.

Nous arrivons avec beaucoup d’avance à l’aéroport, chaque étape va prendre du temps du fait du nombre de personnes : enregistrement des bagages (conséquents), check-in et portique de sécurité, nouveau passage au guichet de la Sureté Générale (long), embarquement.

Groupe de cinq familles réfugiées arrivent à l’aéroport Charles de Gaulle, à Paris, depuis le Liban par le programme des Couloirs Humanitaires. (Photo: FEP/Archive)

Dans le hall de l’aéroport, chacune de ces étapes est expliquée aux personnes en langue arabe, un document écrit récapitulatif leur est donné, et nous consacrons du temps au rappel de la situation actuelle du corona virus et des gestes barrières à respecter. La situation de la France est présentée et les personnes sont informées qu’à leur arrivée, les collectifs d’accueil garderont leurs distances, ne serreront pas la main, que les écoles sont fermées, le confinement est à prévoir, etc.

Le groupe de familles me suit dans les différentes étapes, se montre solidaire et réactif, on aide les parents qui ont des enfants en bas âge. Nous communiquons en anglais avec certains (basique) et avec une application arabe/français avec les autres. Les enfants font connaissance entre eux et avec moi, je devine qu’ils s’impatientent de savoir comment cela va être quand l’avion va décoller.

Les adultes veulent profiter d’une balade dans l’espace Duty Free et les fumeurs de pouvoir encore fumer quelques cigarettes avant le décollage. Je devine également que les familles parlent de Paris, de la Tour Eiffel, du métro, et bien entendu du corona virus !

Le voyage s’effectue sans problèmes. Le personnel d’Air France, informé par mes soins que certains voyageurs sont syriens arabophones, prend le temps de leur montrer le fonctionnement des tablettes et d’installer au mieux les parents avec les enfants en bas âge.

A l’arrivée, un petit comité d’accueil nous attend (FEP, St Egidio, aumônier de l’aéroport, collectif d’accueil…) et souhaite la bienvenue aux familles, malgré la distance physique. Les familles dormiront pour certaines chez des particuliers à Paris pour une nuit, ou à l’hôtel, et prendront le train le lendemain pour rejoindre leur lieu d’accueil : Toulouse, Valence, Pau, Faremoutiers.

Impressions personnelles / ressentis

Ce constat de camps laissés à l’abandon, où les réfugiés sont livrés à eux-mêmes, dans des conditions d’hygiène désastreuses, restera pour longtemps graver dans ma mémoire. La façon dont l’Etat libanais traite les réfugiés sur son territoire m’a aussi marquée : leur présence est seulement tolérée.

En dehors de cela, l’Etat libanais se préoccupe peu de ce qu’il se passe dans les camps, qu’il s’agisse de violence, de problèmes d’hygiène, d’accidents domestiques, d’absence d’accès aux soins ou de criminalité.

Il est loin d’être évident de fuir son pays à cause de la guerre, mais le sentiment de ne pas se sentir bienvenue là où on arrive après cela, est une difficulté supplémentaire pour les réfugiés. Par-là, je veux dire que leur sort ne semble pas compter pour leur pays d’accueil.

En recoupant mes observations et certaines discussions, je me rends compte que cet environnement amène les gens à se débrouiller comme ils peuvent avec leurs angoisses, leur situation de précarité, et leur espoir de sortir de là. Cela amène bien souvent de la jalousie, la discrimination, la dénonciation, la corruption.

“Comment être acteur dans l’attente d’un avenir incertain ? Comme tout un chacun, ils espèrent une vie meilleure. Et nous, comment pouvons nous les accompagner dans la découverte de leur nouveau pays de résidence ?” (Photo: Amnistie Internationale)

La situation m’interpelle : de par sa situation géographique, le Liban a accueilli 1,5 millions de réfugiés, ce qui est conséquent. Il souhaite les voir quitter le territoire, mais rend la procédure qui le permettrait très lourde et difficilement accessible. Et ce, de façon à récupérer quelques sommes d’argent auprès des réfugiés mais aussi à montrer qu’il contrôle la situation. Je m’interroge sur ce business qui peut exister sur fond de crise humanitaire. Faut-il toujours pouvoir tirer profit de toutes situations ? Il est vrai que le Liban connait une situation économique très mauvaise et cela doit nous interroger, nous habitants de pays dont l’économie se porte mieux : que serions-nous prêts à faire si la situation devenait si périlleuse ?

Au Liban, j’ai souvent imaginé l’inconfort des personnes exilées à leur arrivée en France. Je me sentais perdue et sans repères, en immersion dans un pays dont je ne comprenais pas la langue, dont les codes sociaux n’étaient pas les miens. Je ne me sentais pas capable d’autonomie. Beaucoup d’actions quotidiennes habituellement familières, se sont transformées en difficulté inconnue. C’est une réelle fatigue pour l’esprit, qui est plus sollicité que d’habitude, et il est nécessaire de trouver en soi des ressources intérieures pour rester motivé sur du long terme.

J’ai souvent pensé aux familles précédemment accueillies dans le Grand Est et à leur statut de « personnes migrantes », contraintes de partir, obligées de subir une place imposée par le pays d’accueil. Elles passent de l’organisation d’une société à une autre.

Au Liban et dans la Syrie en guerre, le rapport au droit du citoyen est très différent. Le rapport à l’argent, à l’Etat et à la police, la façon de s’adresser à l’autre, la place de la femme, des enfants, mais aussi les odeurs, les sons, les voix, les goûts, tout cela est différent. En France les droits sociaux sont un héritage et leur accès est réellement effectif pour tous. J’imagine à présent encore mieux qu’il n’est pas facile pour les personnes exilées de comprendre à quoi cela correspond, comment et pourquoi tous ces droits existent aujourd’hui. Nous n’avons pas grandi avec la même Histoire.

Notre mission d’accueil prend alors tout son sens. L’accueil englobe tout : la rencontre, l’hébergement, l’échange, l’aide à la subsistance, mais aussi l’accompagnement, pour marcher avec la personne vers une meilleure compréhension de sa société d’accueil.

Les personnes réfugiées, bien souvent, n’imaginent pas les difficultés qui les attendent en France pour leur intégration. L’attente dans de mauvaises conditions dans les camps, l’image qu’ils se font de la France, les informations qui circulent dans les camps les amènent à espérer l’école pour leurs enfants, des soins et un toit pour leur famille. Comment être acteur dans l’attente d’un avenir incertain ? Comme tout un chacun, ils espèrent une vie meilleure. Et nous, comment pouvons nous les accompagner dans la découverte de leur nouveau pays de résidence ? Les accompagner dans leur soulagement, dans leurs besoins mais parfois aussi dans leurs désillusions, quand ils réalisent que ce qu’ils trouvent n’est pas ce qu’ils attendaient.

Telles sont les questions que je me suis posées. Je me les pose pourtant chaque jour, c’est mon métier. Mais la possibilité de me rendre au Liban a fait apparaitre ces questions sous un angle nouveau.
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